Roger Lansade (passer la souris pour zoomer)
Roger Lansade (passer la souris pour zoomer)
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Notre grand-mère évoquait rarement son frère ainé mais, pour autant que je me souvienne, c'était toujours sur un ton empreint d'émotion et d'un peu d'admiration. Comme la lecture de ses lettres nous l'apprend, l'histoire de ce frère c'est celle d'un jeune homme plein d'espoirs dans la vie, parti découvrir le monde à 19 ans à bord des cargos de la Pacific Steam Cie, rattrapé par la guerre en 1914, et tué sur le front belge en 1915. Quand notre père parlait de cet oncle qu'il n'a jamais connu, c'était le plus souvent pour faire référence à son nom gravé sur le monument aux morts situé en haut du Mail à La Rochelle.
Comme beaucoup d'enfants issus d'un milieu pauvre à l'époque, Roger n'est pas resté très longtemps à l'école. L'écriture n'est pas un exercice aisé pour lui. Cependant, entre juillet 1913 et avril 1915, il rédige quantité de lettres à destination de ses parents et de sa sœur Jeanne. Notre grand-mère les a conservées précieusement et 55 sont parvenues jusqu'à nous. Ces lettres sont une source d'informations précieuse sur Roger lui-même et constituent un témoignage poignant sur les évènements qu'il a vécu.
J'ai retranscrit l'ensemble de ces lettres dans un document qui permet de les lire plus facilement. Chaque lettre individuelle est également disponible en consultation sous forme d'image conforme à l'orignal et, pour certaines, en format audio.
Vous pouvez consulter ou télécharger tout cela à partir de la page ci-contre de l'onglet "La Médiathèque".
Vous trouverez également plusieurs extraits de documents historiques dans l'onglet « Famille & Histoire / La guerre de Roger 1914-1915 ». Ils corroborent et viennent enrichir le récit des évènements tel que Roger a pu le transcrire dans son courrier.
Les paragraphes qui suivent reprennent les moments vécus par Roger tels que les documents recueillis nous permettent de les reconstruire.
Les éléments dont nous disposons sur les premières années de sa vie sont peu nombreux. Son extrait de naissance indique qu'il est né le 9 août 1894 à 17 heures au domicile de ses parents, 18 rue Treillot à Niort. Je n'ai pas encore retrouvé son acte de baptême. je dois encore faire des recherches car il nous apprendrait qui étaient son parrain et sa marraine. Il évoque cette dernière dans plusieurs lettres.
La seconde information, c'est le recensement de la population de La Rochelle effectué en 1911. On y apprend qu'à 17 ans Roger exerce la profession de docker comme son père.
Dans une lettre non datée mais probablement de cette époque, il raconte qu'il est parti en train avec sa petite sœur Yvonne et qu'il a amené du poisson acheté par ses parents pour ses hôtes. C'est un monsieur Niel qui est venu les chercher à la gare. Je n'ai pas encore déterminé qui est la famille Niel dont Roger parle dans sa lettre.
En 1913, Roger a 18 ans quand il embarque comme garçon d’hôtel sur des cargos mixtes (fret et passagers) de la Pacific Steam Navigation Company qui assure des liaisons régulières entre Liverpool, Le Havre, La Pallice, Lisbonne, Las Palmas, les iles St-Vincent au Cap-Vert, le Brésil, l'Uruguay, l'Argentine et le Chili, destinations qui devaient faire rêver le jeune homme qu'il était à l'époque. Si on se réfère à sa lettre du 26 juillet, son premier embarquement a dû avoir lieu en février ou en mars.
Ses premières lettres, écrites depuis le Chili ou lors de traversées atlantiques, témoignent d’un jeune homme curieux du monde mais déjà éprouvé par l’éloignement.
Il y évoque la dureté du travail à bord, les longues escales, la fatigue physique, mais aussi son désir d’apprendre, notamment les langues. Les camarades qui partagent sa cabine lui apprennent un peu d'espagnol et quelques rudiments d'anglais.
L’aventure maritime ne l'empêche pas d'évoquer une certaine nostalgie du foyer familial. L’absence de nouvelles lui pèse profondément et révèle son attachement à ses parents, ses sœurs et à "Bébert", le petit dernier de la famille qui n'a que 4 ans à cette époque. A chaque courrier il a une attention pour les voisins de la maison des Sablons à La Pallice.
Il a un peu de mal au début avec le régime tant alimentaire que de travail imposé par la marine marchande anglaise mais finit par s'y faire même. Il regrette quand même l'absence de vin à table quand il n'y a plus de passagers à bord. L'eau froide, ce n'est pas son truc. Ses supérieurs maîtres d'hôtel britanniques le font travailler dur mais il s'entend bien avec eux.
Entre deux traversées il reste à Liverpool, le siège de la Pacific Steam Company. Il loge alors chez Monsieur Broabent, au n°9 Ivanhoé Street dans le quartier portuaire de Bootle.
Images de l'époque
Le 1er août 1914, la France et l'Allemagne déclarent la mobilisation générale et, le 4 août, La Grande-Bretagne et la France entrent officiellement en guerre contre l'Allemagne et ses alliés.
Dans une lettre écrite le 11 août, Roger raconte à ses parents comment il a appris la nouvelle.
Le 1er août, son bateau faisait escale à Las Palmas quand un télégramme qui annonçait la guerre est arrivé par la radio de bord. Deux jours plus tard, le cargo tente de reprendre la mer pour poursuivre son retour vers Londres mais la présence de sous-marins l'oblige à rentrer au port. L'équipage reçoit les premières informations sur le conflit via le poste "Marconi" du radio. Le navire repart quelques jours plus tard et croise plusieurs cuirassiers dont un qui le contrôle rapidement.
Il a appris qu'un cargo allemand qui était à Correl, au Chili, en même temps que le sien a été coulé dans le détroit de Magellan. Aucun membre de l'équipage n'a survécu. Il estime avoir eu de la chance d'avoir pu regagner les côtes européennes car deux bateaux de la Pacific Steam ont été coulés au large du Chili pendant que le sien traversait l'Atlantique.
Lors de son escale à Plymouth il tente de s'informer en lisant les journaux anglais et pense à sa famille qui va sans doute pâtir des conséquences de ce conflit sur l'activité du port de La Pallice. Traverser la Manche pour rejoindre la France et s'enrôler n'est pas possible à ce moment, bien trop dangereux. Il va reprendre la mer pour rejoindre Londres comme prévu. De là il va prendre contact avec le Consul de France pour savoir ce qu'il doit faire. Il a noté l'adresse du Consul au dos d'une de ses cartes de visite (voir le carrousel d'images ci-dessus).
Le 23 août, on retrouve Roger à son logement de Bootle à Liverpool. Il écrit à sa mère pour lui dire qu'il ne lui est toujours pas possible de rejoindre la France rapidement. Mais il a vu le Consul qui lui a confirmé qu'une solution de rapatriement serait mise en place d'ici à un mois. Pour l'instant, les bateaux qui traversent la Manche sont réservés exclusivement au transport des troupes britanniques qui rejoignent le front.
Sa mère lui a fait savoir qu'elle était seule à La Pallice. Il n'y a pas de trace dans son historique militaire mais peut-être que son père a été appelé provisoirement car inscrit dans les effectifs de Garde Territoriale (il en sera libéré temporairement le 1er novembre 1914 puis définitivement le 30 novembre 1918). Roger lui répond que même s'il avait pu rentrer, cela n'aurait pas changé grand-chose car : « si j’étais en France, il y a longtemps que je me serais engagé comme volontaire. Il faut bien défendre son pays. Il ne faut pas penser qu’à soi ».
A Liverpool, il ne ressent pas encore les effets de la guerre mais cela ne va malheureusement pas durer.
Les lettres de Roger n'expliquent pas comment il a fait mais, dans son courrier du 20 septembre 1914, nous apprenons qu'il a intégré son Régiment d'affectation depuis déjà quinze jours. Il s'agit du 32ème Régiment d'Infanterie basé à Châtellerault. Le Consul a dû trouver une solution d'urgence car il ne s'est passé que deux semaines entre sa lettre du 23 août et son arrivée à la caserne. Nous savons juste qu'il est passé par Niort où il a pris le temps de rendre visite à sa marraine puis par Poitiers où il a été confronté pour la première fois à la réalité de la guerre. La gare était pleine de trains transportant des blessés évacués du front.
Pourtant, Roger n'a pas encore bien pris conscience de ce qui l'attend. Comme beaucoup il est parti la fleur au fusil pensant que le conflit serait bref. Il a déjà compté qu'il lui restait 1.080 jours avant la quille. Le calcul de Roger, exercice auquel tout conscrit s'est plié, considère bien que le service militaire obligatoire fixé à 2 ans depuis 1905 est passé à 3 ans depuis août 1913.
Il reçoit son équipement dont le fameux pantalon rouge qui causa tant de décès au début de la guerre parmi les soldats français. Un peu plus tard, l'armée réagira devant le carnage. Roger recevra une salopette bleue pour cacher son pantalon rouge juste avant de partir pour le front.
Le médecin major lui fait passer les contrôles médicaux de l'armée et il se fait vacciner à plusieurs reprises ce qui ne lui déplait pas trop car les deux jours de fièvre qui suivent lui permettent d'être exempté d'exercices. Il est fier d'annoncer qu'il mesure 1m61 et pèse 60kg (son père ne mesurait qu'1m55).
A Châtellerault, il croise plusieurs personnes qu'il connait, son cousin Ernest qui part très vite pour le front, Émile LARGE, le fils du boulanger de la rue du Minage, un certain Narcisse et d'autres Rochelais qui ne sont pas dans son unité. Il se fait un camarade de chambrée qu'il apprécie, « ne sors presque pas, ne vadrouille pas, bois très peu » mais ne donne pas son nom. Il trouve la ville plutôt triste. Il se fait photographier et envoie un exemplaire de son portrait à ses parents, sans doute un de ceux conservés par notre grand-mère et qui sont affichés sur cette page.
Il se porte bien et demande régulièrement à ses parents de lui envoyer de quoi compléter son équipement ou améliorer l'ordinaire. C'est d'ailleurs à ce sujet, qu'il leur adresse un de ses rares reproches. Dans son courrier du 24 octobre, il leur avoue qu'il attend impatiemment ce que doit lui apporter un voisin qui doit passer à Châtellerault. Deux jours plus tard le voisin quitte La Rochelle mais les parents de Roger n'ont apparemment pas pu lui remettre le plat de poulet aux marrons tant attendu par Roger et ont failli lui faire louper son train. Le voisin arrive donc les mains vides. Remarque de Roger : « Il n’était pas content, moi pas trop non plus qui croyait manger du poulet aux marrons. J’en ai eu simplement l’idée mais pas le goût. ».
Roger reçoit les rudiments d'une instruction militaire accélérée qui doit préparer les jeunes recrues à aller se battre sur le front. Il évoque plusieurs fois le fait qu'il va partir pour le camp d'entrainement du Ruchard en pleine campagne mais je n'ai pas trouvé de mention d'un séjour effectif. Il est sans doute parti se battre sans avoir pu bénéficier de cette préparation.
Portrait de Roger en uniforme du 32ème RI. (probablement celui mentionné dans son
courrier du 4 octobre 1914).
Il termine sa dernière lettre envoyée de Châtellerault le 7 novembre par ces mots adressés à ses parents : « Je ne sais pas quand on se verra. Pas de suite sans doute. ». Il ne savait pas encore qu'il ne les reverrait plus.
Images de l'époque
Roger est arrivé à Poperinge en Belgique le 14 novembre 1914, une semaine après avoir envoyé son dernier courrier envoyé de Châtellerault. Les premiers jours, son unité reste en retrait des combats, à une dizaine de kilomètres d'Ypres où la bataille fait rage. Même de loin, le bruit du canon se fait entendre et les Allemands larguent des bombes sur Poperinge depuis leurs aéroplanes. L'une d'elles explose à dix mètres de Roger.
Soldats stationnés dans les faubourgs d'Ypres.
(source : Imperial War Museum)
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour visualiser la situation du front et des forces en présence lors de la bataille d'Ypres le 10 novembre 1914.
Cette attente à l'arrière va durer une dizaine de jours. Roger est passé temporairement cuisinier pour son escouade. Ceux qui reviennent des tranchés sont gelés au point qu'on a du couper le pied d'un soldat de son unité. Les bombardements sont permanents. Les villages alentours sont vides et en feu.
Le 24 novembre, c'est le premier contact avec les tranchées. Tout d'abord, son unité est en seconde ligne mais cela ne l’empêche pas de subir de plein fouet les bombardements allemands. Début décembre ils bénéficient de quelques jours de repos dans la ville d'Ypres entièrement dévastée avant de retourner au combat mais, cette fois, en première ligne. Le commandement a décidé de mélanger les "bleus" aux soldats plus expérimentés (les vieux comme l'écrit Roger). Il alterne 8 à 10 jours de combat et de courtes périodes de repos à Vlamertinge, un petit village juste à l'ouest d'Ypres.
Début janvier 1915, il est affecté à la deuxième Section de mitrailleuses de son Régiment.
Au début, il semble que l'intendance ne suive pas comme elle le devrait. Roger réclame souvent qu'on lui envoie de la nourriture car il a souvent faim et doit parfois se contenter de pain sec. Il demande également un peu d'argent pour pouvoir s'acheter du vin afin de se "fortifier". Plus tard, la famille lui envoie du rhum et du cognac. Elle lui fait parvenir des mandats quand elle le peut. Roger avait essayé de mettre un peu d'argent de côté avant que la guerre n'éclate mais ses économies ont fondu. Le 16 décembre 1914 il écrit ceci : « Celui qui n’a pas d’argent n’est pas bien heureux quand même que les autres ne sont pas beaucoup plus heureux que lui ». Il sait que ses parents ont peu de moyens et il est conscient du sacrifice. Le 10 février 1915 il y fait allusion : « Chers parents, vous vous privez pour moi. Je ne veux pas de cela. Envoyez-moi des affaires mais je ne veux pas que ça vous prive. J’aime mieux ne rien recevoir de vous. ».
A part dans de rares passages, Roger ne décrit pas l'horreur des combats telle qu'il doit la vivre. Sans doute craint-il la censure mais je pense surtout qu'il ne souhaite pas inquiéter ses parents. Ce sentiment ressort particulièrement dans sa lettre du 9 janvier 1915 quand il leur décrit la façon dont le fils du boulanger de la rue du Minage, Émile LARGE, est mort à quelques mètres de la tranchée ennemie (voir le paragraphe sur l'entourage de Roger ci-dessous).
C'est plutôt à sa sœur Jeanne qu'il confie les quelques récits de ce à quoi il est confronté. Sa lettre du 26 janvier est la plus éloquente sur ce point. Il y parle des combats au corps à corps dans les tranchées et de la déshumanisation des soldats qui ne sont là que pour tuer.
Avec ses parents, en dehors des échanges sur le contenu des colis, il se cantonne aux conditions de vie dans ces tranchées toujours pleines de boue. Il souffre du froid, de l'humidité constante et des coliques qui s'en suivent. Même s'il parvient à faire laver son linge de temps en temps, pendant les repos, il se sent sale et mal à l'aise du fait du manque d'hygiène corporelle.
En tout cas, il perd vite ses illusions. Il a peur d'être mutilé et de rentrer paralysé après la guerre. Dans sa lettre du 22 décembre, il écrit pourtant à ses parents : « Il ne faut pas que vous vous ennuyiez pour moi, si les boches ne me tuent pas, après la guerre j’aurai des jours meilleurs ».
L'appel du Pape à une trêve de Noël le laisse de marbre et la fraternisation avec les soldats allemands pendant les fêtes ne semble pas avoir atteint la zone du front où combattait Roger. La lettre du 28 décembre raconte les conditions dans lesquelles il a passé la nuit de Noël, ce n'était vraiment pas la fête.
Le 26 janvier 1915, sa sœur Jeanne lui annonce la mort de deux soldats qu'il connaissait, il lui répond ceci :
«... toujours entre la vie et la mort, j’y suis habitué. Maintenant ça ne me fait plus rien puisque l’on est les trois quarts condamnés à y rester. Je ne demande qu’une chose, d’être tué sans souffrir comme j’en vois des pauvres diables tous les jours plutôt que d’être blessé pour souffrir toute la vie. Comme cela plus d’ennui. Ne vous faites pas de mauvais sang pour moi. Moi, je ne m’en fais pas. Il n’y a que quand je serai touché que je serai qu’on reçoit des pruneaux qui font mal. ».
En mars 1915, quand sa mère lui annonce le mariage de « la fille MOALLI » (voir chapitre ci-dessous), il lui fait part de son état d'esprit quant à ces considérations : « Moi, ça, ça ne me tracasse pas beaucoup encore le mariage ».
En avril, Roger envoie à sa famille deux photographies de sa section de mitrailleurs. Je n'ai malheureusement pas retrouvé ces images dans les souvenirs de notre grand-mère. Voici la description qu'il en fait dans ses lettres du 12 et du 20 avril :
Première photographie : « Notre lieutenant nous a photographié cet hiver dans un bois devant les boches avec une mitrailleuse anglaise. Moi, je suis le 1er à gauche (j’ai mis un point dessus) et les autres, ce sont mes camarades. Il y en a qui sont morts depuis. Il faisait du soleil. Je faisais la grimace et mon képi est trop sur les yeux. ».
Seconde photographie : « Nous nous sommes fait photographier ces jours derniers toute la section ensemble. Je suis le dernier à genoux à droite. J’ai fait une croix à côté de moi. Tous les autres sont mes camarades de combat. Mon lieutenant, celui qui est dans le milieu qui a les mains dans ses poches, il a à sa gauche l’adjudant et derrière le lieutenant, à sa droite, le sergent, mon caporal, celui qui est derrière la mitrailleuse de droite.
Celui qui est devant la grande cheminée c’est un chronométreur pour calculer la distance. Le chronomètre est en travers de lui et nos deux mitrailleuses. Devant, c’est l’armurier. ».
Roger a été tué au combat dans la bataille de Pilkem le 30 avril 1915. Je ne sais pas quand sa famille en a été informé exactement mais l'avis de décès n'a été envoyé que le 26 mai par son Régiment de Châtellerault à la mairie de La Rochelle.
Les circonstances de sa mort seront communiquées plus tard à ses parents dans un courrier daté du 1er septembre rédigé par le sergent-major à la demande de son lieutenant. Voici ce qu'écrit ce sergent : « Votre fils a été tué le 30 avril en Belgique au moment de la prise d’une tranchée ennemie où il n’a pu faire que l’admiration de ses camarades en s’y conduisant en brave. ». C'est sans doute le type de lettre qu'il a dû rédiger maintes fois au cours de ces mois de guerre.
On ne sait pas où est enterré le corps de Roger. Peut-être que ses restes sont ensevelis dans un des cimetières militaires de la région d'Ypres. Celui de Saint-Charles-de-Potyze recense près de 3.000 tombes identifiées et un ossuaire de 609 corps de soldats inconnus.
A ma connaissance, la seule trace qui reste de lui à ce jour est le nom inscrit sur le monument aux morts en haut du Mail à La Rochelle juste derrière l'imposante statue de soldat.
Roger évoque souvent ses "connaissances" dans son courrier. A chaque fin de lettre il passe le bonjour aux voisins de la maison des Sablons. Voici ce que j'ai pu recueillir sur les personnes mentionnées.
J'ai eu du mal à identifier le Ernest que Roger mentionne dans plusieurs de ces lettres (14)., Dans son courrier du 10 avril 1915, il écrit "c'est un bon cousin". Pourtant, dans les familles LANSADE, PORTE ou VIVIER, aucune trace d'un garçon prénommé Ernest.
Ce qui m'a mis sur sa piste, c'est l'étude du recensement de la commune de Saint-Laurs d'où la mère de Roger est originaire. Si vous consultez le tableau des cousins des enfants LANSADE dans l'onglet dédié à la famille, vous verrez que Marie, la sœur de la mère de Roger, et son époux, Marie Alphonse AMBROIS, ont eu un enfant prénommé Alphonse Médéric né le 30 août 1886. Sur les listes du recensement de 1891, Alphonse Médéric, âgé de 4 ans, apparaît sous le prénom d'Ernest alors que sur celles de 1901 il est inscrit en tant qu'Alphonse. Ce prénom d'Ernest était peut-être utilisé pour distinguer le père du fils dans la vie courante.
Ernest a donc 8 ans de plus que Roger. Il a fait son service militaire de 1907 à 1909. La mobilisation déclarée, il a rejoint son régiment, le 135ème RI de Parthenay le 19 septembre 1914. Après avoir combattu dans le nord et dans l'est de la France, son régiment est envoyé dans la zone d'Ypres pour stopper la tentative allemande de rejoindre Calais. C'est à ce moment que le 135ème R.I. d'Ernest et le 32ème R.I. de Roger se croisent.
Les deux cousins échangent des lettres mais n'arrivent pas à se rencontrer physiquement. Roger demande des nouvelles d'Ernest à plusieurs reprises aux soldats du 135ème qu'il croise pendant les périodes de repos. Ceux-ci lui répondent qu'il s'est foulé le pied et a dû rester à l'arrière.
Dans sa lettre du 10 décembre 1914, Roger indique qu'il a reçu un courrier d'Ernest lui annonçant qu'il est blessé et qu'il souhaite à Roger de subir le même sort afin d'échapper à l'horreur des combats. En fait, le registre des matricules nous apprend qu'Ernest a bien été blessé le 14 novembre à Zonnebeke. Il a été touché à la main et à l'abdomen. Il sera amputé de deux doigts de la main droite. Vous trouverez un récit de ce passage de l'histoire du 135ème R.I. dans la page sur « la famille et l'histoire ».
Début janvier 1915, pendant sa convalescence, il envoie un colis à Roger avec du chocolat et du papier à lettre recommandée.
Le registre des matricules mentionne qu'il repart au combat le 6 février 1915. Ce retour au front est confirmé par une carte qu'il envoie à Roger et que ce dernier mentionne dans sa lettre à Jeanne du 12 février. En mars Roger précise qu'Ernest est affecté à l'ambulance et qu'il s'y sent bien. Sa blessure fait qu'il n'est pas renvoyé dans les tranchées.
Le 10 avril, quelques jours avant d'être tué, Roger écrit ces mots à ses parents :
« Il ne faut pas l’oublier car Ernest a été très gentil pour moi. Quand il était blessé, il m’a envoyé 2 paquets et 5 francs. Et ses parents aussi m’ont envoyé 5 francs pour le 1er janvier. Aussi, je me souviendrai de ce qu’il a fait plus tard si je reviens. C’est un bon cousin aussi, j’ai beaucoup d’estime pour lui... ».
Ernest sera fait prisonnier et restera en captivité du 10 mai au 27 septembre 1915 avant d'être rapatrié.
En 1922, il est employé des Chemins de Fer et réside à Issy-les-Moulineaux. Le 29 avril il épouse Hélène LOUIS du bourg de La Rampière situé sur la commune de Saint-Laurs. En 1928, d'après le registre des matricules, il est localisé à Malakoff, au 122 route de Montrouge.
Il est décédé le 22 octobre 1976 à Fontenay-le-Comte.
Émile LARGE n'est pas un ami de Roger à proprement parler. Ils sont nés à quelques mois d'intervalle en 1894 à La Rochelle et sont donc de la même Classe 14. La proximité orthographique de leurs noms de famille fait que leurs matricules se suivent, 273 pour Roger et 274 pour Émile. En octobre 1914, ils se retrouvent dans la même chambrée à la caserne de Châtellerault pour leur instruction militaire mais rien n'indique qu'ils se soient connus avant.
Dans le civil, Émile est pâtissier. Son père, qui porte le même prénom, est le boulanger de la rue du Minage. Bien qu'habitant à La Pallice, les LANSADE semblent connaître cette boulangerie du centre-ville.
Roger mentionne Émile dans deux de ces lettres, celle du 4 octobre 1914 et celle du 9 janvier 1915. La seconde est la plus poignante car il y raconte les circonstances du décès d'Émile dont ses parents lui demandent des nouvelles :
« Il y avait une attaque à la baïonnette et il y avait des fils de fer qui barraient le passage. Large a été commandé avec un autre pour aller les couper. Les boches les ont aperçus. Large a été tué et l’autre blessé. Il est revenu nous retrouver à la tranchée en rampant et nous l’a dit. Il y a eu une attaque après. Il y a eu beaucoup de morts et de blessés. (…) Il est sur le terrain, étendu, et impossible de l’enterrer, il est tout près des lignes des boches. ».
Mais surtout, ce sont les recommandations écrites à ses parents qui traduisent la sensibilité de Roger et, sans doute, la crainte qu'il éprouve concernant la façon dont on leur annoncerait son propre décès si cela devait arriver :
« Je vous le dis que Large est mort mais je vous défends de le dire aux parents. Dîtes leur qu’il doit être blessé dans l’attaque qu’il y a eu. Pauvres parents, ils ne le reverront jamais. ».
Le nom de Marcel CHAUVEAU apparait dans quatre lettres de Roger.
Marcel est né le 20 août 1892, soit tout juste 2 ans avant Roger. Le recensement de 1911 nous apprend, qu'à l'époque, il résidait rue de Québec, à La Pallice, avec sa mère et ses deux frères. Il exerce le métier de docker comme les LANSADE quand il rejoint le 3ème dépôt de la la Flotte début octobre 1913. Il est ensuite transféré au 125ème Régiment d'Infanterie en tant que soldat de 2ème classe.
D'après le registre des matricules, Marcel avait deux tatouages, un à l'épaule gauche représentant l'étoile de l'amour et l'autre à l'épaule droite représentant l'étoile de l'ivresse.
Les deux Rochelais se croisent le 22 novembre en Belgique alors que Roger se prépare à rejoindre les premières lignes sur le front. Marcel, lui, en revient après 28 jours de combat. Roger ne le reconnait tout de suite pas car sa barbe a poussé et il a beaucoup maigri. C'est Marcel qui se manifeste en premier. Roger apprendra la mort de son camarade dans un courrier de sa sœur Jeanne (lettre de Roger du 26 janvier 1915).
Pour une fois, la nouvelle du décès est parvenue rapidement jusqu'à La Pallice. En effet, Marcel est décédé le 12 janvier 1915. Le registre des matricules précise que Marcel est décédé de maladie à l'hôpital temporaire à Zuydcoote. C'est peut-être le fait qu'il soit mort dans un hôpital de campagne et non entre deux tranchées qui fait que la famille a pu être prévenue aussi tôt.
A ses parents qui lui demandent des nouvelles des fils de familles de leur entourage, Roger cite dans sa lettre du 22 décembre 1914 un certain MAROT de la classe treize. Il s'agit très probablement d'Oliver MAROT dont les parents résident à Laleu, non loin de chez les LANSADE.
Olivier MAROT n'a pas attendu la guerre pour rejoindre le 123ème Régiment d'Infanterie en tant qu'engagé volontaire en avril 1913.
Le 16 janvier 1915, peu de temps après avoir croisé Roger, une balle lui a fracturé le tibia. Il a été évacué et les chirurgiens ont dû procéder à un raccourcissement de sa jambe droite de 3cm. Le registre des matricules mentionne que, du fait de son « impotence fonctionnelle », il a bénéficié d'une pension et a été classé en « affectation spéciale mobilisation industrielle » à la Société Alsacienne de Produits Chimiques de La Pallice jusqu'en octobre 1928, date à laquelle il rejoindra la Société Standard des Pétroles en qualité de contremaitre.
Dans cette même lettre du 22 décembre 1914, Roger mentionne un MAZIÈRES à ses parents. De même dans son courrier du 9 janvier 1915 où il leur dit ne pas pouvoir leur donner de nouvelles du « fils MAZIÈRES » car il n'en a pas.
Il s'agit très probablement d'Étienne MAZIÈRES qui est de la même classe que Roger. Étienne, lui, est affecté au 125ème Régiment d'Infanterie. Dans le civil, il était employé de commerce.
Les deux Rochelais n'ont que 4 mois d'écart. Étienne est orphelin de père quand il part à la guerre.
Si Roger n'a plus de nouvelles, c'est qu’Étienne a été tué à Zonnebeke (à l'est d'Ypres) le 4 décembre 1914, peu de temps après que les deux Rochelais se soient croisés à Châtellerault ou à leur arrivée sur le front.
Le 10 mars 1915, Charlotte MOALLI épouse Victor DANET alors caporal au 123ème Régiment d'Infanterie. Charlotte est originaire de Laleu, Victor de La Pallice. Dans sa lettre datée du 16 mars, Roger répond à sa mère qui vient de lui annoncer la nouvelle. Il est surpris par la différence d'âge entre les époux car Charlotte est plus âgée que Victor. Cela ne devait pas être fréquent à l'époque. Pourtant, Charlotte n'a qu'un an de plus que Victor.
Par contre, ce que sa mère n'a probablement pas écrit à Roger, c'est que Charlotte avait accouché d'un petit garçon, Jean René, le 13 décembre. L'enfant à été officiellement reconnu et légitimé dans l'acte de mariage.
Blessé par deux fois au combat et décoré, Victor DANET a bénéficié d'une affectation spéciale à la fin de la guerre et a pu exercer la profession de facteur à La Pallice.
Ce prénom apparaît à deux reprises dans les lettres, une fois dans celle du 5 novembre 1913 et une autre dans celle du 18 février 1915. Dans cette dernière, adressée à sa sœur Jeanne, il lui demande de remercier Georgette pour les saucissons qu'il vient de recevoir. Il s'agit probablement de Georgette PILON, amie d'enfance de Jeanne. On retrouve les deux amies sur plusieurs photos dans la page « La Médiathèque / L'album de Jean ».
Si l'on se réfère au recensement de 1911, on sait que les PILON font partie des voisins proches des LANSADE.
En 1919, Georgette épousera Anthony PRANSES, un sergent américain basé à La Pallice. Il auront un fils en 1920 et la famille émigrera ensuite aux États-Unis. Les deux amies sont restées en contact et notre grand-mère est allée rendre visite à Georgette chez elle, à Pittsburgh vers la fin des années 60 - début des années 70.
LUCIEN
A partir de février 1915, Roger mentionne un certain Lucien dans dix de ces lettres. A chaque fois c'est pour que sa famille lui transmette son bonjour sauf la première fois, le 10 février, quand il écrit ceci : « Chère petite Jeanne, je t’envoie une carte que l’on m’a envoyée. Il m’a était difficile de la lire mais il ne faudra pas la faire voir à Lucien, il ne serait pas content. ». Le contenu de cette carte m'est inconnu et la raison pour laquelle cela blesserait Lucien reste encore une énigme.
A ce jour, je n'ai pas pu identifier à qui Roger transmettait ses salutations. Il y a bien le frère d'Ernest qui portait ce prénom mais, pour le moment, rien ne permet de faire le lien.
MARIE
Le 24 octobre 1914, Roger confirme à ses parents qu'il a bien reçu la photographie de leur nièce Marie. Il s'agit très probablement de sa cousine Marie AMBROIS, la sœur d'Ernest. notre grand-mère le confirme d'ailleurs dans la lettre du 28 octobre sur laquelle elle a ajouté le petit mot suivant : « Chère cousine, je te remercie de la carte et de la photographie. Tu es très bien, tu n’es pas trop sérieuse. J’ai reçu une lettre d’Ernest ce matin en nous disant qu’il se porte bien. Il est en train de se battre. ».
AUTRES PERSONNES A IDENTIFIER
Dans sa lettre du 22 décembre 1914 Roger mentionne un certain BARRET de la classe quatorze. J'ai bien trouvé un Léon BARRET dans le registre des matricules mais celui-ci est de la classe 1910. De plus ce Léon BARRET a été blessé en octobre 1914 beaucoup plus au sud sur la ligne de front. Il faudra donc d'autres recherches pour identifier le soldat mentionné par Roger.
Le 26 janvier 1915, il répond à Jeanne qui vient de lui annoncer la mort de Marcel CHAUVEAU et celle de l'époux de Marie VIVETTE. A ce jour, je n'ai pas pu déterminer de quel couple il est question.
Dans deux lettres écrites depuis Châtellerault Roger mentionne son copain Narcisse qui est à la 25ème. Là aussi, je n'ai pas retrouvé de trace de cet ami de La Rochelle.
AUTRES SALUTATIONS
Dans ces lettres, Roger demande souvent à ses parents de saluer ses connaissances. Il pense notamment aux voisins, à la famille Blanchard (26/07/1913) et à la famille Martineau qui compte un Roger parmi ses membres (05/11/1913).